Explications
Je tourne la page et lève la tête. Alice est assise, pâle comme la neige. Je ne m'attendais pas à cet effet.
-
Qu'est-ce qui vous bouleverse tant, Alice ? C'est juste un roman.
-
Certainement ! Simplement, je ne suis pas tout à fait en forme. Ne vous inquiétez pas
!
La gardienne la regarde rapidement et parle d'un ton particulièrement sec :
-
Monsieur Goetzke était ici hier et il a promis de venir aujourd'hui.
Une rougeur monte lentement aux joues d'Alice. Je demande.
-
Monsieur Goetzke ? Qui est-ce ?
-
C'est une connaissance d'Alice. Un officier, - répond tranquillement la
gardienne.
-
Ah bon ! - Je baisse les yeux et commence à remettre avec soin les papiers dans la
serviette.
-
Mein Herr, - dit la vielle femme. - êtes-vous déjà marié ?
-
Oui, - répond-je ne levant pas la tête.
-
Et avez-vous des enfants ?
-
Une fillette.
-
Est-ce que vous l'aimez ?
Je lève enfin la tête et rencontre le regard mécontent de la vielle femme.
-
Oui, je l'aime.
-
C'est bien que vous aimiez votre fille. Un enfant a autant besoin de son père que de sa
mère.
-
Je vous en prie, - Alice touche ma main. - Lisez encore !
-
Bon, Alice, écoutez !
Vitali regarde avec attention le visage endormi de Zoïa. Les rides autour de la bouche s'effaçaient et la pénombre bleue
atténuait la rougeur des joues. L'épaule mate dénudée repose sur l'oreiller et la douce couverture matelassée s'était déplacée sur la haute poitrine, à peine cachée sous une chemise de batiste.
Soudain, Zoïa ouvre les yeux et, murmurant quelque chose, elle presse son nez sur la poitrine de Vitali. Il fait un mouvement.
-
Couvre-moi, Vitali, j'ai froid !
-
J'allais juste partir, - remarque Vitali à voix basse. - Il est tard.
-
Attends, Vitali ! Avec toi, c'est si bon !
Vitali reste couché quelques minutes en silence, ne la contredisant pas et écoutant la respiration de la jeune femme qui
a sommeil. Non, il avait tort ! Ce n'était pas nécessaire ! Zoïa lui est étrangère. Il ne peut la comprendre.
-
Vitali, - dit Zoïa, touchant son corps de la main. - Tu me plais beaucoup ! Pour moi, ce n'est pas grave
si tu as une épouse ! Tu es à moi !
-
En ce moment à toi, - consent Vitali, ayant de la peine à trouver les mots adéquats. - Mais, est-ce que
cela te satisfait ? Tout de même, je ne suis pas tout à toi!
-
Bon, oui, je sais ! Mais ce n'est pas grave ! Maintenant, tu es à moi !
Peut-il lui dire, que, même maintenant, il ne lui appartient pas en entier ? Et même, au contraire, seulement au plus
petit degré ! Qu'est-ce que c'est ? Un reproche de sa conscience ? Ne s'est-il pas accoutumé à ce que le repentir sur les actions passées est une chose inutile ? On ne doit pas penser au passé,
mais au futur. Mais qu'est ce donc que le futur ? …
-
Vitali, est-ce que ton épouse ne sait rien ? Vraiment rien ? C'est ridicule. Sais-tu que je pense que ton
épouse est stupide ! …
Il doit certainement défendre son Olga ! C'est une offense ! Mais, est-ce que la plus grande offense n'est pas le fait de
sa propre perfidie ? Qu'attendre de Zoïa ? … Mais, Olga ne sait rien donc elle n'est pas offensée !
-
Il me semble que c'est mieux qu'elle ne sache rien ! Au moins elle ne souffre
pas!
Zoïa rit :
-
Tu es malin, Vitali ! Ne remarques-tu pas toi-même, que tu as trouvé une excuse commode ? A première vue,
tu ressembles à un saint ! Mais es-tu meilleur que les autres ?
-
Est-ce que c'est important pour toi ?
-
Pour moi ? Non, ça m'est égal ! Mais, si j'étais ta femme, je t'aurais quitté depuis longtemps
!
Zoïa rejette le couvre-lit et pose sur le plancher ses pieds nus. Ses pieds ne sont pas beaux surtout sans bas. Le dessus
est trop proéminent et d'une façon générale, ils sont un peu trop épais. Elle trouve de la pointe du pied droit, sa pantoufle et l'enfile. Vitali surmonte difficilement une sensation désagréable
de nausée. Ne regardant pas Zoïa, il commence à se rhabiller lentement.
-
Je n'ai pas eu assez de temps pour te demander, - dit Zoïa, enfonçant des épingles dans sa chevelure
noire, - vas-tu constamment publier les articles d'Ivagin dans la gazette ?
-
Tu exprimes tes pensées de manière classique ! - ironise Vitali - Tu n'as pas eu le temps ! Mais
maintenant, je n'ai pas suffisamment de temps ! Je dois partir.
-
Est-ce que ça ne t'a pas plu que je m'endorme ?
-
Quelle bagatelle ! Je fais allusion à autre chose ! Ce qui m'intéresse, c'est l'évolution de notre
relation.
-
C'est-à-dire ? - dit Zoïa, les yeux rétrécis.
-
Avant, nous discutions beaucoup de choses sérieuses. Si tu te rappelles, je t'ai beaucoup parlé de mon
projet.
-
Et maintenant ?
-
Maintenant, tu vois toi-même.
Zoïa balance la tête.
-
Ca ne te plait pas ? Je n'ai jamais retenu quelqu'un par des cordes. Je t'ai juste conseillé quelque
chose. Si tu as l'intention de rester le rédacteur de la gazette, si tu te soucies de la construction du métropolitain, si tu désires aller à l'étranger, arrête l'insertion de ces stupides
articles !
-
C'est tout à fait absurde, Zoïa ! - s'écrie Vitali avec indignation et il commence à parcourir la
chambre.
Zoïa prend sur l'étagère une théière en fer blanc et va à la cuisine. Vitali comprend qu'elle n'a pas commencé cette
conversation sans but. Il va à la fenêtre. En dessous s'étend Strastnaïa Ploŝĉadj comme une image dans une foire panoramique. On peut distinguer deux étages. L'inférieur noyé d'une lumière jaune
panoramique et le supérieur éclairé seulement par le reflet des feux au-dessus. Une neige sale recouvre les pavés. Le cadran de l'horloge sur le nouveau bâtiment des "Izvestia" pend dans l'air.
Moins haut se presse une des maisonnettes aveugles et sombres. Le regard capte seulement une petite et vieille église de monastère, sur laquelle tombe toute la lumière des lanternes des tramways,
des taxis et des autobus. Un monument à Pouchkine se trouve dans l'ombre. Mais un groupe pittoresque de femmes qui marchandent se trouve dans les rais de lumière aveuglante des autos qui
traversent. L'une d'elle se cache frileusement dans un chaud col de fourrure, une autre, s'étant inclinée et ayant levé sa jupe courte, arrange ses bas, une troisième se presse avec confiance
contre un homme en l'entourant, une quatrième, s'ennuyant, se tient dans une pause distraite, attendant que le chauffeur prépare la voiture. Une fille d'environ quatorze ans, un vieux fichu sur
la tête, avec un paletot d'automne troué et une très courte robe, laissant nues ses jambes maigres, s'est appuyée timidement sur le lampadaire, avec sa vilaine bouche, un peu ouverte
d'étonnement. Derrière le monument, en perspective, les branches argentées des arbres partent vers les profondeurs.
Zoïa met la théière sur la table.
-
Bon, es-tu en colère ? Je n'aime pas trop quand les hommes font la tête. Bois
!
Vitali voit la théière sale et pense qu'Olga ne supporterait pas de ne pas avoir réussi à nettoyer la théière avant
l'arrivée d'un invité.
-
Zoïa, je t'en prie, dis-moi lequel de nos hommes est déjà venu chez toi.
Les yeux de Zoïa se rétrécissent.
-
Tu es un rusé, Vitali ! Pourquoi donc te le dirais-je ? Moi, je ne te demande pas quelles femmes tu as
possédées ?
-
Ce n'est pas le sujet ! Je veux simplement savoir qui.
-
Je ne le dirai pas, Vitali ! Ne demande pas !
Vitali jette un regard sur les photos, mais aucun d'eux ne lui rappelle un collègue du Moskhozupr.
-
Malheureusement !
-
Pourquoi ?
Vitali laisse la demande sans réponse. Zoïa sent qu'il est de mauvaise humeur, sombre, presque en colère. Elle prend sur
le mur une guitare avec un ruban rouge sur la partie supérieure. Sa voix est agréable, douce comme le velours. Mais ce n'est pas la voix qui est importante. Ce qui est grave c'est cette
coquetterie avec laquelle elle regarde le visage de Vitali.
"Le soir, je t'attirerais dans la forêt,
Là, je t'ensorcellerais au-dessus du feu,
Tu ne peux rien contre le sort, ô goy !
Oh, chéri, tu me plais, aïe, aïe, aïe! …"
Zoïa secoue la tête avec reproche, car Vitali ne désire même pas l'écouter. Non, il est vraiment stupide ! Alors, elle
change de sujet.
-
Donc, où en est l'affaire avec l'étranger ? Est-ce que tu m'achèteras des bas de soie ? Et de la poudre
Cautie ?
Elle gratte doucement des mélodies tziganes. C'est une des préférences malsaines de Vitali. Les romances tziganes
agissent sur lui de façon généralement efficace.
-
Explique-moi, je te prie, - dit-il bravement, - que signifie cette chasse contre Ivagin ? Il n'y a encore
pas longtemps, tu étais de notre côté. Est-ce que tout ceci provient du fait qu'il est correspondant des travailleurs et qu'il dévoile des horreurs?
-
Tu connais déjà mon point de vue.
-
Quel est le résultat ? Pourquoi n'agis-tu pas au niveau de la direction de la
cellule?
Zoïa lève les épaules.
-
Que peut faire une voix contre tous ?
-
Mais si, avant n'était-elle pas efficace ?
Zoïa s'incline sur la guitare et tire sur les cordes ramollies. Au lieu de répondre, elle chante avec l'accent d'une
chanteuse de cabaret :
"Je sais, chéri,
Que tu ne m'oublieras pas.
Hélène aux yeux noirs !
Jour et nuit, tu ne cesseras jamais
D'errer dans la plaine campagnarde ! …"
Vitali se lève.
-
Zoïa, pourquoi ne réponds-tu pas ?
-
Que répondre ? - interrompt cruellement Zoïa. - Est-ce que ce sont tes
affaires?
Et d'une pleine voix, elle chante des chansons populaires malicieuses.
"Soufrant à cause de l'amour,
J'ai sauté dans l'eau ! …
Et à cause du diable
J'ai nagé trois heures ainsi ! "
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